Chronique d’une fin de saison

Voici venue la fin de la troisième saison de mes conseils de lecture, au cours de laquelle j’ai tenté de partager une passion, un art et un certain rapport au temps. Vaste programme que d’aimer les livres et d’en parler.

Bien sûr les romans peuvent paraître insignifiants au XXIème siècle. Pourtant, en apportant le culte de la question et du temps long, dans un monde où domine celui des réponses immédiates et simples, je suis persuadé que la littérature constitue un outil précieux pour questionner notre société, nos croyances et nos pratiques.

De Virginie Despentes à Albert Camus, en passant par Éric Vuillard, Jean Echenoz ou Philippe Claudel, j’ai présenté de nombreux coups de cœur tout au long de cette saison. J’espère avoir réussi, même modestement, à susciter l’envie de lire quelques textes qui ont égayé mon parcours de lecteur. Car il s’agit bien de cela, au fond, partager le plaisir de lire.

Bel été à vous et à bientôt pour de nouvelles aventures.

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Albert Camus à Combat (1944-1947)

CàCombatEn 2002, Jacqueline Lévi-Valensi a assemblé et annoté les éditos et les articles d’Albert Camus, publiés entre 1944 et 1947 dans le journal « Combat » issu de la Résistance, dont il fut le rédacteur en chef. Quel régal ! J’ai pris un plaisir fou à lire cette littérature du quotidien, engagée et magnifique, qui dresse un portrait fascinant et sans illusions de cette période de résistance, de libération et de construction.

Amoureux des mots, de la liberté et de la justice, je ne vous cache pas que Camus est un de mes auteurs fétiches, dont je relis éperdument l’œuvre. Quel plaisir de retrouver dans ces articles de presse, les thèmes qui lui sont chers, et de pouvoir appréhender au mieux l’influence de l’époque sur l’ensemble de son œuvre.

Bien que ces éditos soient des réactions quotidiennes à l’actualité, ils gardent par bien des aspects une intense vigueur encore aujourd’hui. Les discours et les formulations ont une portée universelle, qui saute aux yeux du lecteur. De nombreuses prévisions frappent également (et malheureusement pour nous) par leur justesse. C’est ce qui rend la lecture de ce recueil passionnante.

Ceux qui doutent du pouvoir de la littérature et de la place de l’écrivain dans la société devraient se plonger dans ces textes, ô combien instructifs.

Ritournelle de la faim – de J.M.G Le Clézio (2008)

Le-Clezio-Ritournelle-de-la-faimComment vivre sa jeunesse quand le monde autour de vous s’écroule ? Dans ce  merveilleux roman du Prix Nobel de littérature Le Clézio, le lecteur suit l’évolution d’une jeune fille, fascinante et complexe,  et de sa famille immigrée de l’Ile Maurice dans la France des années 30. Le roman met en lumière la destruction, d’abord lente, d’une société entière,  en retraçant l’histoire progressive d’une colère et d’un sentiment qui s’imprègne en vous et ne vous lâche plus, celui de la faim.

Le roman peut être résumé par la métaphore du Boléro de Ravel : « Il raconte l’histoire d’une colère, d’une faim. Quand il s’achève dans la violence, le silence qui s’ensuit est terrible pour les survivants étourdis. »

J’ai beaucoup aimé ce livre pour sa pudeur, son sens du romanesque et pour le portrait qu’il dresse de cette époque, ô combien fondatrice de notre société actuelle. Le premier chapitre sur le sentiment de faim que l’auteur garde de sa petite enfance (il est né en 1940) est incroyable : il vous prend aux tripes. Les pages théâtrales des discussions de salon sur l’état du monde, avec la naïveté des uns et des autres, sont passionnantes. J’ai beaucoup accroché au personnage principal du roman : une grande héroïne littéraire.

Cherokee – de Jean Echenoz (1983)

CHEROKPartir d’une histoire de polar à deux balles et en faire un objet littéraire de haut niveau, il n’y a pas 36 auteurs qui relèvent le défi – et encore moins si l’on impose comme condition d’être drôle à chaque page. L’Artiste en la matière, le Grand Maître de la chose, est sans conteste Jean Echenoz.

« Cherokee » a reçu le Prix Médicis 1983. Il est difficile de vous résumer l’histoire car chaque phrase la modifie. Mais, sachez qu’il y a notamment des policiers désastreux, des zeugmas, des cousins qui se détestent ou qui s’aiment, des descriptions minutieuses d’objets et de lieux, des questions d’héritages, du jazz, des disparitions d’oiseaux, une secte, des belles phrases et filles. En mélangeant tout cela, le roman constitue une déambulation drôle et prenante, qui ne se détache pas des mains. Dans ce style-là, un peu intello, un peu « Tontons flingueurs », c’est un petit bijou.

Un fauteuil sur la Seine – d’Amin Maalouf (2016)

AM_FSSUn coup de cœur ! J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage passionnant d’Amin Maalouf, dans lequel il retrace de manière captivante le parcours de ses dix-huit prédécesseurs au 29ème fauteuil de l’Académie française. Sous-titré « Quatre siècles d’histoire de France », l’idée du livre est de voir en chacun d’eux le témoin précieux d’une époque et d’une longue transformation, le lecteur est ainsi baladé au fil de siècles par ces différents « promeneurs ».

Parmi ces dix-huit académiciens l’on retrouve des profils variés (mais que des hommes) : des religieux (Cardinal de Fleury), des politiques (Hanotaux), des scientifiques (Claude Bernard), des hommes de théâtre (Montherlant), des historiens (Michaud), des oubliés (Pierre Bardin) et des inoubliables (Ernest Renan, Claude Lévi-Strauss). Ces personnes engagées dans la vie de la cité permettent de vivre pleinement les moments forts de l’histoire politique, sociale, scientifique et culturelle des quatre derniers siècles. Et moi, cela me passionne !

Le contenu très intéressant, et d’une grande diversité, est renforcé par le style et la narration d’Amin Maalouf. Ce livre m’a tenu éveillé, s’enlève des mains avec difficultés.

Etoile errante – de J.M.G Le Clézio (1992)

JMG_CLE_EEJ’ai été envoûté par l’écriture lumineuse de Le Clézio, qui donne un ton spirituel, religieux au texte. Ce roman historique nous plonge dans la Seconde Guerre Mondiale puis dans la création de l’Etat d’Israël, à travers la rencontre furtive de deux errances : deux jeunes femmes, l’une juive, l’autre palestinienne. Deux destins brisés par la folie des hommes.

Esther a dû fuir son village dans la région niçoise, traquée par les nazis. Après des années d’errance, de souffrance, elle atteint la terre promise, sa délivrance, après une longue traversée initiatique en bateau, où elle découvre la force de la religion. Aux portes de Jérusalem, elle croise des femmes et des enfants arabes fuyant la guerre et condamnés à l’errance, dont Nejma – son équivalent palestinien. Le roman retrace leur parcours parallèle, leur souffrance d’éternelle réfugiée et leur exil.

Bien ancré dans son contexte historique, le livre a une portée plus globale, proche d’une fable universelle sur le conflit, la violence, le déracinement et les croyances. C’est ce qui le rend fort intéressant. D’autant que l’auteur incarne ses idées dans des détails, des scènes, des décors précis. On est au cœur du pouvoir d’incarnation de la littérature, loin des grands discours théoriques.

Une vie – de Simone Veil (2007)

Une vie - SVOutre d’être celui d’un roman de Maupassant, « Une vie » est également le titre donné aux passionnants mémoires de Simone Veil, publiés en 2007. L’icône de la droite humaniste, bientôt au Panthéon, y résume son incroyable parcours de vie, en personnage majeur et témoin clé du XXème siècle, dans un format assez court (300 pages).

Les parties sur son enfance, sa famille, la déportation et la Shoah m’ont bouleversé, avec des passages forts, intenses, emplis de recul, d’intelligence et d’humilité. Pour ces parties-là, il faut absolument lire ce texte. J’ai bien aimé également le récit intérieur de ses passages au Ministère de la Santé et comme présidente du Parlement Européen. Par contre, les parties sur les enjeux politiques plus contemporains, ou sur la politique plus politicienne, m’ont moins inspiré, peut-être car trop influencées par la campagne électorale de Nicolas Sarkozy (de 2007).

Je ne vous cache pas que si je partage plusieurs de ses combats, comme le devoir de mémoire, les conditions carcérales, le droit à l’avortement ou l’idée européenne, je me trouve en opposition sur de nombreux autres points : certains passages, aux idées conservatrices m’ont d’ailleurs fait bondir.  C’est aussi cela la joie de la démocratie : quel ennui que de lire seulement ceux qui partagent nos idées.

De manière générale, j’ai appris pas mal de choses et dévoré ce livre. La présence de plusieurs de ses discours principaux en annexe permet de terminer la lecture de la plus belle des manières.