L’arbre du pays Toraja – de Philippe Claudel (2016)

CL_APTQuelle place occupe la mort dans nos sociétés, nos vies, nos souvenirs, nos doutes et nos choix ? Telle est la question centrale de ce joli texte de Philippe Claudel, et quoi de mieux qu’un livre sur la mort et la maladie pour parler des bonheurs de la vie.

Le narrateur est un cinéaste quinquagénaire débutant qui voit son corps devenir inamical et son meilleur ami être atteint d’un cancer. Hanté par le déclin et la maladie, il cherche à comprendre le sens de tout cela et la place qu’a occupée la mort dans sa vie, pour survivre à l’angoisse et au chagrin. Le roman part dans tous les sens, à travers un ensemble de méditations, de souvenirs, de digressions et de réflexions métaphysiques autour de ces thématiques. Mais tout est bien construit, on ne perd pas le fil.

J’ai beaucoup aimé ce livre, qui n’a rien de triste ni de déprimant. Il est au contraire passionnant, lumineux et prenant. De plus, le passage avec Milan Kundera et celui avec Michel Piccoli sont parfaits et valent le détour.

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14 – de Jean Echenoz (2012)

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Une centaine de pages noircies d’une écriture sublime et précise, suffisant pour nous éblouir et nous plonger au cœur, et surtout dans les corps, de la première année de la Grande Guerre. C’est bouleversant.

Une femme attend le retour de deux hommes partis à la guerre en laissant leur vie sur pause. Le lecteur suit leur quotidien de poilu, un quotidien inconnu, plein de premières fois : personne ne sait comment la faire, la guerre.

Ce texte m’a beaucoup plu. Il arrive à mêler gravité et légèreté, l’un renforçant l’autre. J’ai bien aimé l’angle d’approche : partir des détails, parfois banals, du quotidien, une écriture presque en caméra épaule.

 

Envoyée spéciale – de Jean Echenoz (2016)

JE_ESUne parodie hilarante du roman d’espionnage et du polar. J’ai ri – et même : je me suis bidonné – à chaque page.  Et en plus, c’est magnifiquement écrit.

L’histoire est complètement dingue, difficile à résumer, mais tout est bien ficelé et donne un excellent roman d’aventures. L’idée de base : les services secrets enlèvent une jeune femme dans le cadre d’une obscure mission, son mari s’en fout et elle s’adapte très bien à cette nouvelle vie de séquestrée.

Outre l’histoire rocambolesque qui donne beaucoup de rythme, ce roman est plein de digressions sur des petits détails de la vie quotidienne, ce qui donne des descriptions étonnantes et des interprétations intéressantes. Dans ce texte, tout est fou et comique, rien n’est vérifiable, rien n’est vérifié, mais tout sonne juste.

Un plaisir de lire !

La Petite Communiste qui ne souriait jamais – de Lola Lafon (2014)

La-petite-communiste-qui-ne-souriait-jamais.jpgUn très bon roman, que je vous conseille, sur la vie de  Nadia Comaneci : première gymnaste à obtenir la note de 10 aux Jeux Olympiques. C’était à Montréal en 1976, elle avait 14 ans et devenait la fierté de la Roumanie et du régime de Ceausescu – une image de marque pour vanter les mérites de l’enfance communiste. On suit son parcours depuis son enfance jusqu’à sa fuite aux États-Unis en 1989 et son lynchage médiatique par la presse US.

C’est un livre très intéressant sur la propagande communiste, le régime roumain et la vie d’alors en Europe de l’Est. C’est aussi un profond regard féministe sur la perception du corps de la femme. C’est surtout une interrogation sur la liberté réelle à l’Ouest, ou comment parler de l’autre pour mieux parler de nous.

La force du livre est dans son équilibre : en intégrant différents points de vue, notamment par des échanges fictifs entre la narratrice et Nadia Comaneci, l’auteure n’est pas dans le jugement facile d’une époque mais bien dans le questionnement en jouant de l’effet miroir entre l’Est et l’Ouest.

L’écriture est fraiche, poétique, acrobatique et rythmée : ça décoiffe tant dans le fond que dans la forme.

Couleurs de l’incendie – de Pierre Lemaitre (2018)

CVT_Couleurs-de-lincendie_5803Je vous conseille de lire le deuxième volet de la trilogie de Pierre Lemaitre, débutée avec « Au revoir là-haut ». Quel plaisir ! J’ai adoré ce livre portant sur l’entre-deux-guerres et ses dérives politiques, financières, sexistes et idéologiques. C’est un grand roman, dans tous les sens du terme, sur les racines de notre société actuelle. Un texte engagé, provocant, drôle et profond.

Le roman poursuit la saga de la famille Péricourt, cette fois-ci sur la période 1929-1933. A la mort de Marcel Péricourt, sa fille Madeleine hérite de l’Empire bancaire. Entourée de vautours, tant parmi ses conseillers que dans sa famille, tout sera fait pour l’écarter. Ruinée par un scrupuleux montage financier et détruite par la tentative de suicide de son fils, elle va orchestrer sa vengeance sur les trois principaux responsables de ce désastre : un politique, un industriel et un journaliste.

J’ai beaucoup apprécié l’approche globale de l’auteur, qui mêle dans un seul système, les mœurs, la politique, l’économie, l’idéologie et la presse. C’est un roman total sur une époque, en miroir constant avec la nôtre. Les personnages sont variés, très construits. Le style est accrocheur et plaisant à lire. Il reprend tout ce que j’aime en tant que lecteur.

Summer – de Monica Sabolo (2017)

MS_SUMMERL’histoire d’une jeune fille de 19 ans, issue d’une famille bourgeoise des bords du lac Léman, qui disparaît sans laisser de trace au cours d’un pique-nique entre amies. Le livre aborde vingt-cinq ans plus tard le quotidien de son frère, hanté et submergé par cette disparition non élucidée. A travers une thérapie, il va enquêter sur ses souvenirs et sur sa propre famille.

J’ai un sentiment mitigé à l’égard de ce livre, il aurait pu rejoindre la liste de mes nombreuses lectures rapidement oubliées et non commentées. L’intrigue en elle-même m’a peu convaincu et peu passionné. Mais tout de même, pour un roman psychologique, un peu thriller, je trouve qu’il a quelque chose d’original et de recherché dans l’écriture (très poétique) et dans l’atmosphère créée. Outre le style, je retiendrai également le portrait intéressant qu’elle dresse de la jeunesse bourgeoise.

Le Principe – de Jérôme Ferrari (2015)

principeQuoi de plus éloigné de mes centres d’intérêts que la physique quantique ou le programme nucléaire de l’Allemagne Nazie ? Appréciant beaucoup Jérôme Ferrari, j’ai voulu feuilleter quelques passages de son bref récit portant sur ces sujets, et j’ai été agréablement surpris : j’ai été emporté du début à la fin.

A travers le regard d’un étudiant en philosophie, l’auteur interroge la vie et les recherches du physicien allemand Werner Heisenberg (1901 – 1976), auteur du fameux (hum …) principe d’incertitude (d’indétermination) et Prix Nobel pour ses travaux jetant les bases de la physique quantique. Son rôle dans l’Allemagne Nazie, à la tête du programme nucléaire, est évidemment l’un des aspects les plus intéressants de sa vie et constitue le cœur du récit.

Je trouve que l’auteur réussit brillamment à rendre intéressant ce domaine d’étude, à travers un regard davantage philosophique. Il y a un joli travail de vulgarisation, même s’il faut s’accrocher par moment. De plus, le style de Ferrari est comme toujours très travaillé, chaque phrase est un régal. Ce que j’ai préféré est sa façon de mêler la beauté de la recherche scientifique pure (désir de connaissance pure) et l’horreur de sa réalité historique (la guerre, la bombe atomique, le Nazisme). C’est un très bon livre sur la naïveté de l’intelligence, sur les difficultés des génies à s’adapter au monde réel : un peu comme la métaphore de l’Albatros de Baudelaire «Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher ».

A lire, vraiment.

Le cas Sneijder – de Jean-Paul Dubois (2011)

CAS_SNEIJDERDrôle, grinçant, mélancolique et intelligent : c’est du Jean-Paul Dubois ! J’ai dévoré ce roman, très plaisant à lire, qui aborde l’impossibilité de sortir des sentiers battus, de briser les codes ou d’échapper à son monde social, sans être marginalisé ou psychiatrisé.

Le héros est victime d’un grave accident d’ascenseur, dont il est l’unique survivant : il y perd sa fille. Cet événement va le conduire à remettre en question sa vie, ses obligations, ses relations et ses attitudes. Il quitte son emploi et devient promeneur de chiens, tout en passant ses soirées à analyser méticuleusement des revues spécialisées sur les ascenseurs. Le tout devant le regard méprisant, incrédule et colérique de sa famille élitiste et carriériste.

J’ai ri du début à la fin, grâce à cet humour bien noir que j’adore. Mais c’est aussi une intéressante réflexion sur le monde moderne, concentré, densifié, urbanisé, vertical et à trajectoire toute tracée : dont l’ascenseur constitue une jolie métaphore. De plus, j’adore chez Jean-Paul Dubois son utilisation toujours très juste de chiens comme personnages de ses romans.

2018 – Du champagne et des livres

Amis lecteurs ou promeneurs égarés dans les méandres de la Toile, je vous souhaite une belle et heureuse année 2018, pleine de découvertes et de curiosités. N’oubliez pas, quelles que soient vos obligations ou habitudes du quotidien, de prendre chaque jour du temps pour vous, pour faire ce que vous aimez vraiment. Voilà certainement l’une des clés d’une année belle et heureuse, avec l’indispensable bonne santé, « cette couronne sur la tête des bien-portants que seuls voient les malades » comme dit le proverbe, alors tenez ferme cette couronne, comme dit Yannick Haenel.

L’année 2017 fut pour moi intense avec l’agrandissement de ma famille, un événement magique et ineffable. Parmi les autres joyeusetés des mois écoulés, le développement de mon projet « Au temps des mots » m’a procuré beaucoup de plaisir. Vous êtes de plus en plus nombreux à me suivre et à m’encourager, je vous en remercie. J’ai essayé au cours des derniers mois de partager ma passion, de donner envie de ralentir et de s’ecarter de la société de l’instantané, pour prendre le temps de lire – un temps non rentable, non optimisable, un vrai temps de liberté. Mon ordre du jour, comme dit Eric Vuillard, sera le même en 2018 : partager des choses positives.

Alors oui, bonne et heureuse année 2018 à toutes et tous. Enivrez vous de champagne et de livres, et de toutes ces autres choses qui vous passionnent, vous rendent heureux et libres !

Peste et Choléra – Patrick Deville (2012)

PD_P&CJ’ai adoré ce récit passionnant sur la vie du scientifique et aventurier Alexandre Yersin (1863 – 1943), découvreur à Hong Kong du bacille de la peste et premier médecin à guérir un malade de la peste. J’ai trouvé ce texte fascinant, tant par son style travaillé et son exotisme que par son sujet : la bande des pasteuriens, ces disciples de Pasteur qui bondissent à travers le monde en quête de progrès scientifiques – « ce groupuscule activiste de la révolution microbienne ».

Ce qui est génial dans ce récit, c’est qu’il y en a pour tous les gouts car la vie de Yersin ne se limite pas à la médecine, mais s’étend à l’ethnologie, l’agriculture, la cartographie, l’horticulture, la géographie, la mécanique, l’électricité ou la photographie. Bref, un homme qui a soif de toutes connaissances, à une époque où les chercheurs n’étaient pas calfeutrés dans l’étroitesse de leur discipline.

Malgré son sujet encyclopédique, le livre reste très abordable et agréable à lire. J’ai été emporté dans ce voyage dans le temps et dans l’espace à la découverte de l’inconnu – l’inconnu des paysages, des lieux ou des connaissances scientifiques. J’ai trouvé notamment ce texte très instructif sur cette période de la Fin de siècle, qui personnellement me fascine.

Je vous le recommande chaleureusement !