Carnets de lecteur 2017-2018 : c’est parti !

Après deux mois d’arrêt, je reprends avec beaucoup de plaisir mes carnets de lecteur. L’idée est de partager mes coups de cœur littéraires du moment, tant parmi le nouveautés que parmi les classiques ou les livres – parfois injustement – oubliés.

Dans un monde axé sur la vitesse et l’instantané des réactions, la lecture apporte un temps long de calme, de recul et de réflexion. D’où l’importance, à mes yeux, de prendre le temps des mots, pour penser par soi-même, pour soi-même et contre soi-même.

Le Rapport de Brodeck – Philippe Claudel (2007)

ClaudelGénial ! L’écrivain et réalisateur Philippe Claudel a signé en 2007 un excellent roman, très grave et poignant, qui m’a bousculé du début à la fin. En termes de construction, d’intensité et d’analyse de la société, c’est un livre que je garderai en mémoire pendant longtemps : une référence.

C’est un roman d’une grande intelligence. Peut-être le meilleur livre que j’ai lu sur la Shoah et la collaboration. Il a le grand mérite de cumuler une intrigue qui prend au cœur, une grande qualité d’écriture et des réflexions sur le vivre-ensemble, ainsi que sur le rapport à la mémoire et à la vérité.

L’histoire se déroule juste après la guerre dans un village de montagne, sans doute dans l’Est de l’Europe, où les habitants sont confinés entre eux, avec leurs secrets et leurs souffrances. Un étranger, qui arrive au village, va raviver les non-dits de l’époque trouble lorsque le village fut occupé par l’ennemi. Cet étranger est rapidement tué par les habitants, ceux-ci confient alors à un jeune homme (Brodeck) le soin de rédiger un rapport sur cet évènement. Brodeck va ainsi enquêter sur l’histoire collective du village, qui va se mêler intensément à ses drames personnels : lui qui revient humilié et détruit d’un camp de la mort après avoir été dénoncé comme « étranger » par le village.

C’est donc un livre sur les foules et sur la mémoire collective. Il aborde la peur et l’ignorance, qui dans un contexte de guerre et de collaboration, va mener à l’inhumanité : la destruction de l’homme par l’homme. Sa grande force est également de ne jamais nommer la Shoah. Le livre est intemporel, nous sommes dans une fable sombre et universelle sur l’humanité et sur l’âme humaine.

Ce livre est une œuvre d’art.

Il a obtenu le Prix Goncourt des lycéens en 2007.

La trilogie « Vernon Subutex » – Virginie Despentes (2015-2017)

vernon_subutex_3_couvertureEn juin 2017, l’écrivaine insoumise Virginie Despentes a publié le troisième et dernier volet de son  «Vernon Subutex ». Cette trilogie constitue un objet littéraire, sociologique et engagé, qui vise à dresser un portrait punk de la société française d’aujourd’hui. Soyons clair, elle est déjà mythique et a marqué la littérature française contemporaine par sa force, sa justesse et son intelligence. S’il y a une série à suivre en ce moment, c’est bien celle-là. C’est passionnant, grinçant et drôle, je l’ai dévorée.

L’intrigue est secondaire, je ne vais pas la résumer, car ce qui compte est l’évolution des personnages, ainsi que leurs réflexions – contradictoires – sur l’état de la société française. Vernon Subutex est un ancien disquaire, qui après des déboires va se retrouver à la rue. Il contacte alors des anciennes connaissances qui vont l’héberger provisoirement. Au fil du temps, cela va créer un groupe disparate, soudé par la musique et par le désir d’autres choses. C’est le groupe qui est au centre du roman, ce qui fait sa grande force. De plus, les personnages sont variés, et marqués chacun par différents sujets de société, qui sont au centre des débats de notre époque.

Le premier tome est assez sombre, une plongée dans la brutalité économique et sociale. Le tome deux est davantage axé sur la possibilité d’une alternative et sur l’apport de l’esprit de groupe. Enfin, le tome trois nous replonge dans la désillusion et la fin des utopies. Ce dernier tome est encore plus influencé par l’actualité que les deux précédents (avec les attentats et Nuit débout, notamment).

C’est difficile de parler de cette série littéraire, tellement elle constitue un monde en elle-même, même si elle est profondément ancrée dans notre réalité. Il faut se plonger dans le texte, pour en saisir la portée et la profondeur.

Je le conseille, c’est très bon.

La claire fontaine – David Bosc (2013)

David-BoscQuel régal ! Un très beau livre, d’une écriture très travaillée et poétique. J’ai vraiment été séduit par le style de l’auteur, même s’il faut s’accrocher : malgré sa petite taille, le roman est exigeant et prend du temps. Il se déguste.

Le livre aborde les quatre dernières années de la vie du peintre – communard et libertaire – Gustave Courbet. Il est alors en exil forcé en Suisse, car dénigré et poursuivi par l’Etat français pour son rôle dans la Commune de Paris et dans la destruction de la Colonne de Vendôme. Courbet ne peint presque plus, il vit de la liberté que lui procurent le vin, les conquêtes et les baignades dans les lacs et rivières.

Outre le sujet qui est passionnant – avec une entrée dans l’intimité du peintre et de ses oeuvres, tout comme dans l’esprit d’une époque, ce livre est une grande réussite au niveau du style. Les phrases sont longues, mélodieuses et précises : elles éclairent le lecteur d’images et de métaphores. On est littéralement plongé dans le décor et imprégné des couleurs et des odeurs. Par exemple, une phrase au hasard du premier chapitre : « Après l’avoir tirée, perdue, piétinée, ils poussaient à présent leur ombre devant eux – et le spectacle en était si caricatural et baroque, qu’ils en rirent de bon coeur. » C’est magique.

Les réflexions sur le sens de l’Art et sur la notion de « réalisme » m’ont également fortement intéressé (« Fais ce que tu vois et ce que tu ressens »). C’est donc un livre d’une qualité exceptionnelle, que je conseille pleinement.

Instruments des ténèbres – Nancy Huston (1996)

NHJ’ai bien aimé ce livre de l’écrivaine canadienne Nancy Huston, pour lequel elle a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens et le Prix du livre France Inter. Il s’agit d’un roman assez sombre sur la condition féminine et sur l’avortement. De plus, la construction est étrange et originale. Oui, ce livre vaut vraiment le détour.

L’auteure mélange deux textes  : une réflexion de la narratrice sur sa propre vie, sous la forme d’un journal intime, et une oeuvre de fiction qu’elle écrit et qui met en scène des jumeaux – Barbe et Barnabé – dans la France du XVIIIème siècle. Tant la narratrice que Barbe, son personnage de roman, ont connu une grossesse non-voulue, avec la pression sociale qui en découle. Accusée d’infanticide, Barbe est même condamnée à mort. Ainsi, tout au long de l’histoire, les deux textes vont se refléter pour dégager des réflexions communes.

L’opposition Dieu/Diable – Bien/Mal – est au cœur du roman, tout comme la violence – symbolique ou non – à l’égard des femmes. C’est un texte profondément féministe et réflexif sur les rapports sociaux de genre. La musique joue également un rôle très important, dans le tempo et dans le récit. J’ai beaucoup aimé ce passage, qui retrace bien la morale de ce roman :

« La vérité n’est ni la lumière permanente éblouissante, ni la nuit noire éternelle : mais des éclats d’amour, de beauté et de rire sur fond d’ombres angoissantes, mais le scintillement bref des instruments au milieu des ténèbres ».

L’écriture est assez crue, avec des descriptions nauséeuses et précises, mais le rythme est très bon et le style est très efficace. J’ai été porté par l’histoire, avec une légère préférence pour les chapitres sur les jumeaux.

C’est vraiment un très bon livre, que je conseille.

Carnets de lecteur 2016-2017 : fin de saison

En cette fin du mois de mai, je termine la deuxième saison de mes carnets de lecteur. Cette aventure loufoque, intimiste et à contre-courant dans ce Royaume de l’image et du temps court. Passionné, j’ai pris beaucoup de plaisir à choisir, à lire, à apprendre, à écrire, à partager et à discuter autour de ces textes et ces auteurs.

Au cours de cette saison, j’ai mis en avant une sélection de 39 livres, qui ont en commun d’éclairer la complexité et l’obscurité du monde. Je retiendrai, bien sûr, mon approfondissement des œuvres de Kundera et de Gaudé, ainsi que ma découverte de Modiano. A devoir n’en citer qu’un seul : j’avoue avoir un coup de cœur particulier pour « Le Sermon sur la Chute de Rome » de Jérôme Ferrari.

Devant moi l’été, qui me mènera dans un plaisir immense vers de nouvelles aventures de vie.

Mais avec toujours la même soif d’apporter une modeste pierre à l’édifice d’une société où l’art et la culture se partagent – plutôt que la haine et la bêtise.

Chanson douce – Leïla Slimani (2016)

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Le dernier Goncourt est une tuerie. L’auteur met en avant la complexité et les contradictions de la société contemporaine, à travers une application minutieuse et précise de la lutte des classes au XXIème siècle. J’ai bien apprécié ce livre, qui est troublant et assez prenant.

Le livre débute avec la mort de deux jeunes enfants, tués par leur nounou, dans l’appartement parisien d’un couple de bourgeois-bohèmes. Le texte va retracer tout ce qui s’est passé avant : l’origine, le contexte, les tensions et les non-dits. Ou comment être à la fois une nounou idéale et un monstre ? C’est un roman sur l’ambigüité et la complexité d’un être, qui est dominé par les structures sociales et psychologiques. Le lecteur suit cette femme, emportée dans ce long processus de déclassement et de dégout de la vie.

J’ai été passionné par un aspect bien traité du roman : le sentiment de culpabilité des jeunes parents lorsqu’ils sous-traitent une partie de l’éducation de leurs enfants pour se consacrer à leur propre épanouissement professionnel. C’est une thématique dure, qui mélange les sentiments d’envie et de remords.

L’écriture est précise et épurée. Le texte est très agréable à lire. Il n’y a pas de sur-interprétation : on est dans la description de gestes et de paroles pour montrer la complexité du monde.

L’esclavage raconté à ma fille – C. Taubira (2015, or. 2002)

TaubiraUn texte utile et engagé, écrit avec talent, lyrisme et conviction. Je suis admiratif de Madame Taubira, de son optimisme de combat, de ses passions et de l’importance qu’elle accorde aux mots.

A travers un dialogue avec sa fille, une jeune adolescente, elle explique l’essentiel de l’histoire de la traite et de l’esclavage et met en lumière les combats et les réflexions qui y sont liés : comme les luttes pour la liberté, l’indignation, le métissage, la colonisation, la notion de crime contre l’humanité, l’institutionnalisation du racisme, les formes contemporaines de l’esclavage, les compensations, les questions liées à l’enseignement et la culture et les liens avec le système économique capitaliste mondialisé.

Les passages sur la construction du racisme pour justifier l’esclavagisme, sur le développement de notre système économique et sur les politiques publiques de réparation m’ont passionné. C’est un livre fort et poignant. Il est très court, ce qui peut être frustrant. Mais il a le mérite d’aller à l’essentiel.

La vie est ailleurs – M. Kundera (1973)

la-vie-est-ailleurs-75314-264-432J’ai adoré ce roman et je suis fasciné par l’écriture et les réflexions de Milan Kundera. J’ai trouvé ce livre drôle, ironique et grinçant. C’est une forme de satire intelligente de la jeunesse, de son lyrisme et de ses idéaux. Le texte tourne en dérision ceux qui cherchent à trop théoriser le monde.

En gros, on suit le parcours d’un jeune poète tchèque, dépassé par la réalité de la vie et qui va se laisser emporter par différentes illusions pour ordonner ce réel. Idolâtré par un amour maternel possessif et écrasant, il écrit des vers, tombe amoureux et se passionne pour la Révolution Socialiste. Ces activités l’enferment dans une attitude narcissique et dans une vision idéalisée du monde qui le font sortir de la réalité.

Outre la relation mère-fils, qui est bien traitée dans ce livre, la thématique principale est le lyrisme de la jeunesse : cette quête de liberté et d’absolu pour dépasser la banale réalité. J’ai trouvé cet angle d’attaque très intéressant. C’est une critique du communisme, mais aussi de toutes formes d’idéologies et d’essentialisme.

Comme toujours, en maniant tout l’art de l’ironie, Kundera montre la vie humaine dans sa complexité et sa relativité. Il contribue à détruire les certitudes et à démystifier les idéologies.

Clemenceau – de Michel Winock (2007)

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En cette période d’indigestion électorale, où l’on réinvente la roue et s’étonne de tout, il est intéressant de plonger dans l’Histoire pour prendre du recul, nourrir et poser ses raisonnements et réflexions. La biographie dense et réflexive de Georges Clemenceau (1841-1929) écrite par l’historien de la gauche Michel Winock est passionnante à cet égard.

S’éclairer du passé pour mieux comprendre le présent, telle est l’ambition de l’auteur. En parcourant les 50 ans de citoyenneté engagée de Clemenceau, l’auteur retrace ces années folles du début de la Troisième République, en partant de la Commune de Paris (1871) jusqu’à l’organisation de la paix après la Première Guerre Mondiale. Cette période est fondatrice de la France moderne, à travers les débats sur l’instauration de la culture républicaine, l’Affaire Dreyfus, l’institutionnalisation des mouvements ouvriers, la question sociale, la question des coopérations européennes et surtout la laïcité.

Comme tous les grands hommes intéressants, Clemenceau a plusieurs facettes – plusieurs contradictions au sein d’une même cohérence. C’est un homme de gauche, profondément républicain, anticolonialiste et laïque, et même considéré d’extrême-gauche avant l’arrivée des révolutionnaires collectivistes. Et au final, un homme haï par la droite réactionnaire et par la gauche pure. Le livre retrace son parcours à l’Assemblée, au Senat, à la tête du Ministère de l’Intérieur et comme Président du Conseil. Il termine en Père de la Victoire, après la guerre.

Ce qui m’a passionné dans ce livre, ce n’est pas tant le parcours, ni la personnalité – parfois ambiguë et nauséeuse – de Clemenceau, mais plutôt l’univers et les fractures de cette époque-là qui sont les fondements de nombreux débats d’aujourd’hui. Clemenceau est un réformiste pragmatique, au cœur du courant radical et ses joutes oratoires avec Ferry, Jaurès ou Briand sont éclairantes pour mieux comprendre la structure politique actuelle. En fait,  rien n’a vraiment changé : il y a des bribes de Valls, de Mélenchon, de Fillon et de Macron dans ces pages, ce qui rend le livre très plaisant.