Retour en terre – de Jim Harrison (2007)

JH_RTUn hymne poignant à la liberté, à la nature et aux grands espaces, mais c’est surtout un grand roman sur la mort, le deuil et la mémoire  familiale. L’écriture y est vive, lyrique, et donne un très beau texte mélancolique et spirituel.

L’histoire se déroule sur les bords du Lac Supérieur. Un homme, moitié indien, moitié finnois (et moitié Ours), se sait condamné par une maladie, perd peu à peu le contrôle de son corps et veut abréger ses souffrances. Avant d’en finir, il raconte son passé et la vie de ses aïeux à sa famille proche. Le roman porte aussi sur l’après : les conséquences de cette transmission mémorielle et de sa mort sur le quotidien de ses proches.

Outre la grande beauté littéraire et sensuelle des paysages et de la nature en général, j’ai adoré la variété et la profondeur des personnages : leur regard sur le monde, autant que leur manière de survivre au deuil m’ont fasciné. C’est un livre sur la mort, la mémoire, mais aussi sur l’évolution des rapports à la famille, à la nature et aux traditions. Un texte engagé et passionnant sur le monde d’aujourd’hui, sur l’histoire métissée des États-Unis et sur les inégalités, que je vous recommande.

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Les Âmes grises – de Philippe Claudel (2003)

AMES GRISESJ’apprécie beaucoup Philippe Claudel. Il a une grande capacité de déconstruire le réel pour dégager minutieusement les structures de la société. Avec lui, la littérature est une passionnante science humaine et sociale. De plus, il est l’un des écrivains qui met le mieux en avant les ambiguïtés, les nuances des hommes.

« Les Âmes grises » est un excellent roman, que je vous conseille pleinement. Il aborde la vie d’un village en pleine première guerre mondiale, à la fois éloigné et proche des zones de conflit, où l’ordinaire se mêle à l’exceptionnel. Le point de départ du roman est le meurtre d’une petite fille, dont on découvre le cadavre près de la rivière. Le livre est construit sur le regard du policier chargé de l’affaire, qui revient des années plus tard sur son déroulement, ses acteurs, ses conséquences et ses injustices – telle une confession d’un homme qui n’a jamais tourné la page.

Ce que j’ai trouvé génial dans ce livre, outre l’écriture de Claudel, c’est la puissance de l’absent (la Guerre) : ce n’est pas un livre sur la Guerre (elle n’est pas au village, mais dans les environs), mais un livre sur les conséquences du conflit : l’impact de la haine environnante sur le comportement des habitants et sur les structures sociales. La question de la folie y est également magnifiquement abordée.

C’est un grand livre. Le monde moderne ne peut fabriquer que des âmes grises.

Où j’ai laissé mon âme – de Jérôme Ferrari (2010)

Ou-j-ai-laie-mon-ameSi vous n’avez pas encore lu de livres de Jérôme Ferrari, je vous encourage fortement à le faire. Il est l’un des écrivains francophones actuels les plus « littéraires », avec un style travaillé et soigné, que j’apprécie beaucoup et dont je ne me lasse pas.

Son livre « Où j’ai laissé mon âme » est un petit bijou, saisissant et bouleversant, à l’écriture lyrique et éclatante. L’auteur emmène le lecteur dans les profondeurs de l’âme, de la Foi et de la morale, à travers le récit de trois journées de la Guerre d’Algérie, au cœur d’une unité de l’Armée française chargée de recueillir des renseignements pour démanteler les réseaux du FLN. La torture physique et mentale est donc au centre de l’histoire.

Les deux protagonistes se connaissent de longue date. Ils ont fait la Guerre d’Indochine, ont été capturés et torturés ensemble. Les voici maintenant de l’autre côté de la barrière : les victimes sont devenues bourreaux. L’un va sur-assumer son changement de rôle, sans remords ; l’autre va douter et comprendre l’impossibilité des victoires en temps de guerre. Mais ces deux personnages restent dans la nuance et la complexité tout au long du roman.

Ce livre est puissant et fascinant. Il prend aux tripes, tant par le sujet que par la justesse des mots et de l’écriture. Il représente une plongée dans la noirceur des hommes, au plus profond d’eux-mêmes, perdus dans leur solitude.

C’est magistral !

La serpe – de Philippe Jaenada (2017)

SERPEFaites entrer l’accusé et le détective un peu gauche ! J’ai bien aimé ce livre, qui forme une enquête méticuleuse, prenante et très drôle. Dans ce pavé, Philippe Jaenada nous plonge dans l’histoire dingue d’Henri Girard, l’auteur du livre « Le Salaire de la peur » (sous le nom de Georges Arnaud), qui fut dans sa jeunesse accusé du meurtre de son père, de sa tante et de la bonne dans un château du Périgord (un massacre à la serpe), avant d’être miraculeusement acquitté alors que tous les indices semblaient l’acculer.

L’auteur donne de sa personne pour découvrir la vérité sur ce triple crime, datant de 1941. Il se rend dans le Périgord, en détective amateur (d’aspect maladroit, mais assez efficace finalement), pour éplucher le dossier d’instruction, le rapport du procès et pour sentir les lieux. Le lecteur suit pas à pas le cheminement de l’auteur dans cette quête de la vérité.

Malgré sa longueur (plus de 600 pages) – il y a beaucoup de détails -, le texte est passionnant et se dévore rapidement, tant l’écriture est fluide et le sujet intéressant. Sa grande force est de mêler au texte de nombreuses digressions, assez drôles, qui contrastent avec le ton glauque de l’enquête judiciaire. J’ai passé un très chouette moment. Je vous le conseille.

Canines – Anne Wiazemsky (1993)

canines-2639-264-432Si vous avez envie de vous immerger dans le quotidien d’une troupe de théâtre, de ressentir les tensions, les jeux de domination, les joies et les souffrances qui s’y logent, alors lisez le formidable roman « Canines » de la comédienne et écrivaine Anne Wiazemsky.

Le roman emmène le lecteur dans la préparation d’un spectacle pour le Festival d’Avignon, pour suivre les artistes de la première lecture sur une table de bistrot à la première représentation en public. La pièce est montée par un metteur en scène borné, méprisant et détestable (bref : de génie), qui veut revisiter le texte de von Kleist « Penthésilée » : une sulfureuse tragédie grecque sur l’amour impossible des Amazones qui se finit en bain de sang insoutenable et nauséeux.

J’ai adoré ce livre pour plusieurs raisons : pour la profonde tension qui émane du texte, pour la simplicité de l’écriture, pour l’immersion dans un monde fascinant, pour la diversité des personnages, pour l’écho dynamique entre le texte de la pièce et la réalité des comédiens, et pour la réflexion qu’il porte sur l’art et la création. Tout est très bien ficelé. J’ai ressenti les émotions de la troupe, de l’angoisse à la libération : ce qui est très agréable pour un lecteur. Je vous le conseille !

Le livre a reçu le Goncourt des lycéens.

La Disparition de Josef Mengele – par Olivier Guez (2017)

MENGELEUn roman intéressant sur la cavale de Josef Mengele – un médecin sadique d’Auschwitz qui a échappé à la Justice en se réfugiant en Amérique du Sud. Le texte est écrit sous la forme d’une exo-fiction : on suit concrètement le bourreau dans sa nouvelle vie, entre 1949 et 1979. Le roman est composé de deux parties : la période « Pacha » en Argentine, où les nazis se la coulent douce,  et la période « Rat » où il est traqué au Brésil par les chasseurs de Nazis.

Ce qui m’a passionné dans ce livre, ce sont les ambiguïtés de l’après-guerre en ce qui concerne la réintégration des anciens nazis.  L’arrière-plan du roman est l’influence des systèmes de pensées sur le destin des hommes, il y a des passages brillants sur ce thème. Certaines pages sur Auschwitz sont assez glaçantes. Mais de manière générale, l’idée de suivre l’après-bourreau, plutôt que l’avant et le pendant, m’a beaucoup plu.

L’écriture est plutôt rythmée, sans excès de style. Le roman se lit très vite, j’ai eu du mal à le lâcher. Je l’ai trouvé passionnant !

D’après une histoire vraie – Delphine de Vigan (2015)

J’ai eDdV_DHVu un coup de cœur pour ce texte prenant, angoissant et réflexif. L’auteure se joue de la frontière entre le réel et la fiction pour construire ce récit génial sur l’obsession du vrai. Tout est dans cette phrase de Jules Renard : « Dès qu’une vérité dépasse 5 lignes, c’est du roman ».

L’histoire est celle de l’auteure, ou de son double romanesque, qui est épuisée mentalement par le succès de son dernier roman autobiographique. Lors de cette période d’errance, elle va rencontrer une femme avec qui elle noue une intense amitié, et qui va prendre de plus en plus d’importance dans sa vie privée et littéraire. Le livre porte sur l’évolution de cette relation écrasante et sur ses conséquences littéraires.

Il est construit sur les codes d’un thriller, d’un roman psychologique, dès lors il est difficile d’expliciter davantage l’histoire. Ce qui m’a fasciné c’est le jeu permanent d’illusion et d’effet miroir qui forgent le récit, cette façon qu’a l’auteure d’emmener le lecteur dans sa réalité pour mieux en sortir. L’action est plaisante et plutôt accrocheuse, mais ce sont surtout les échanges sur le sens de la littérature qui m’ont passionné. C’est un texte intéressant sur le pouvoir et les limites de la littérature.

Bref, j’ai trouvé cela brillant : un vrai objet littéraire, avec un véritable parti pris et une réflexion sur la littérature : l’impossibilité d’écrire le vrai.

Un amour impossible – Christine Angot (2015)

ANGOTUn livre bouleversant, même si j’ai failli abandonner. J’ai mis du temps à rentrer dedans, une centaine de pages, j’ai persévéré. Puis j’ai accroché et me suis laissé porter par les tensions de ce roman autobiographique, d’une écriture précise, chirurgicale. La dernière partie est très intense, troublante.

Christine Angot aborde les amours impossibles qui ont façonné sa vie : entre ses parents, entre son père et elle, et entre sa mère et elle. Le personnage principal est sa mère, délaissée par son grand amour, qui refuse de l’épouser et de reconnaitre leur fille, car elle est juive et pauvre, et lui d’un milieu riche et antisémite. Après insistance, il finira par la reconnaitre au début de son adolescence. Puis va abuser d’elle, méprisant l’interdit de l’inceste, pour prouver encore qu’il n’est pas du même milieu, que ça ne sera jamais vraiment sa fille. Le livre retrace le parcours de ces amours. Ce n’est pas un livre sur l’inceste, mais sur ce qui l’entoure : l’histoire de ses parents, et de sa relation avec sa mère – avant et après le drame.  C’est cette relation là, intense, tendue et meurtrie, qui est au coeur du récit.

Les dialogues prennent beaucoup de place dans le texte. Le début est un peu mou, je n’y ai pas trouvé beaucoup d’intérêt. Mais la dernière partie vaut le détour, elle est d’une grande tension, d’une grande puissance. J’ai apprécié l’interprétation qu’en fait l’auteur, à savoir la dimension systémique de cette histoire familiale : la violence sociale de la lutte des classes et des races, dont est victime la relation mère-fille.

Costa Brava – de Eric Neuhoff (2017)

NEUHOFF.jpgEn écoutant Le Masque et la Plume, j’eus l’idée de lire un roman dont l’auteur est critique littéraire. Mon dévolu s’est jeté sur le dernier livre d’Eric Neuhoff, ce fan de cinéma coréen qui chronique régulièrement dans un journal de droite, dont le sujet « c’était mieux avant » puait la nostalgie réactionnaire. Bref, tout était fait pour que je haïsse ce livre : raté, ce fut une sympathique découverte.

L’écrivain emmène ses enfants dans une station balnéaire de la Costa Brava, là où il passait tous ses étés étant plus jeune. Les souvenirs lui reviennent aux yeux et à la gorge, ses enfants s’y intéressent peu. Il se remémore ses années folles, d’insouciances, de fêtes et de liberté. Il dresse le bilan, sans s’apitoyer.

C’est donc un texte sur toutes ces premières fois qui font une vie. L’écriture est agréable, facile, sans artifices. Le rythme est soutenu. Je ne me suis pas ennuyé. On passe d’un âge à l’autre, sans s’y perdre. On s’attache aux personnages, à l’esprit du groupe, aux lieux. Il y a peu de jugements, juste des moments racontés, dans une nostalgie positive.

C’est un livre qui s’applique à tout le monde, à tous les âges et les époques. Non, ce n’était pas mieux avant, on était juste plus jeune avant.

Le déjeuner des barricades – de Pauline Dreyfus (2017)

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Une satire plaisante de la haute bourgeoisie, confrontée au Paris révolté et barricadé de Mai 1968. J’ai bien aimé ce roman, assez prenant, dont les situations sont drôles et décalées. J’adore lorsqu’un auteur (comme P. Dreyfus) mélange des personnages réels et fictifs pour tourner la société en dérision : c’est très bien fait dans ce livre.

Le roman relate un déjeuner mondain, qui – en pleine grève générale et crise politique – est prévu au luxueux Hôtel Meurice dans le cadre du prix littéraire Roger-Nimier, qui doit être remis au jeune écrivain Patrick Modiano. Ce contexte révolutionnaire va perturber son organisation, tant au niveau des invités que du personnel de l’Hôtel touché par le virus de l’autogestion.

Entre Dali, Blondin, Morand et le timide Modiano, je me suis régalé tout au long de ce « déjeuner des barricades ». Il a le mérite d’aborder Mai 68 et l’Occupation, de confronter le changement et la continuité, la révolte et la stabilité. Ce livre moque le sens premier de révolution : un mouvement qui ramène périodiquement au même point.

Le texte est rythmé, sans coupures : un flux continu qui m’a emporté par son humour et son style. Je vous le conseille.