La Disparition de Josef Mengele – par Olivier Guez (2017)

MENGELEUn roman intéressant sur la cavale de Josef Mengele – un médecin sadique d’Auschwitz qui a échappé à la Justice en se réfugiant en Amérique du Sud. Le texte est écrit sous la forme d’une exo-fiction : on suit concrètement le bourreau dans sa nouvelle vie, entre 1949 et 1979. Le roman est composé de deux parties : la période « Pacha » en Argentine, où les nazis se la coulent douce,  et la période « Rat » où il est traqué au Brésil par les chasseurs de Nazis.

Ce qui m’a passionné dans ce livre, ce sont les ambiguïtés de l’après-guerre en ce qui concerne la réintégration des anciens nazis.  L’arrière-plan du roman est l’influence des systèmes de pensées sur le destin des hommes, il y a des passages brillants sur ce thème. Certaines pages sur Auschwitz sont assez glaçantes. Mais de manière générale, l’idée de suivre l’après-bourreau, plutôt que l’avant et le pendant, m’a beaucoup plu.

L’écriture est plutôt rythmée, sans excès de style. Le roman se lit très vite, j’ai eu du mal à le lâcher. Je l’ai trouvé passionnant !

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D’après une histoire vraie – Delphine de Vigan (2015)

J’ai eDdV_DHVu un coup de cœur pour ce texte prenant, angoissant et réflexif. L’auteure se joue de la frontière entre le réel et la fiction pour construire ce récit génial sur l’obsession du vrai. Tout est dans cette phrase de Jules Renard : « Dès qu’une vérité dépasse 5 lignes, c’est du roman ».

L’histoire est celle de l’auteure, ou de son double romanesque, qui est épuisée mentalement par le succès de son dernier roman autobiographique. Lors de cette période d’errance, elle va rencontrer une femme avec qui elle noue une intense amitié, et qui va prendre de plus en plus d’importance dans sa vie privée et littéraire. Le livre porte sur l’évolution de cette relation écrasante et sur ses conséquences littéraires.

Il est construit sur les codes d’un thriller, d’un roman psychologique, dès lors il est difficile d’expliciter davantage l’histoire. Ce qui m’a fasciné c’est le jeu permanent d’illusion et d’effet miroir qui forgent le récit, cette façon qu’a l’auteure d’emmener le lecteur dans sa réalité pour mieux en sortir. L’action est plaisante et plutôt accrocheuse, mais ce sont surtout les échanges sur le sens de la littérature qui m’ont passionné. C’est un texte intéressant sur le pouvoir et les limites de la littérature.

Bref, j’ai trouvé cela brillant : un vrai objet littéraire, avec un véritable parti pris et une réflexion sur la littérature : l’impossibilité d’écrire le vrai.

Un amour impossible – Christine Angot (2015)

ANGOTUn livre bouleversant, même si j’ai failli abandonner. J’ai mis du temps à rentrer dedans, une centaine de pages, j’ai persévéré. Puis j’ai accroché et me suis laissé porter par les tensions de ce roman autobiographique, d’une écriture précise, chirurgicale. La dernière partie est très intense, troublante.

Christine Angot aborde les amours impossibles qui ont façonné sa vie : entre ses parents, entre son père et elle, et entre sa mère et elle. Le personnage principal est sa mère, délaissée par son grand amour, qui refuse de l’épouser et de reconnaitre leur fille, car elle est juive et pauvre, et lui d’un milieu riche et antisémite. Après insistance, il finira par la reconnaitre au début de son adolescence. Puis va abuser d’elle, méprisant l’interdit de l’inceste, pour prouver encore qu’il n’est pas du même milieu, que ça ne sera jamais vraiment sa fille. Le livre retrace le parcours de ces amours. Ce n’est pas un livre sur l’inceste, mais sur ce qui l’entoure : l’histoire de ses parents, et de sa relation avec sa mère – avant et après le drame.  C’est cette relation là, intense, tendue et meurtrie, qui est au coeur du récit.

Les dialogues prennent beaucoup de place dans le texte. Le début est un peu mou, je n’y ai pas trouvé beaucoup d’intérêt. Mais la dernière partie vaut le détour, elle est d’une grande tension, d’une grande puissance. J’ai apprécié l’interprétation qu’en fait l’auteur, à savoir la dimension systémique de cette histoire familiale : la violence sociale de la lutte des classes et des races, dont est victime la relation mère-fille.

Costa Brava – de Eric Neuhoff (2017)

NEUHOFF.jpgEn écoutant Le Masque et la Plume, j’eus l’idée de lire un roman dont l’auteur est critique littéraire. Mon dévolu s’est jeté sur le dernier livre d’Eric Neuhoff, ce fan de cinéma coréen qui chronique régulièrement dans un journal de droite, dont le sujet « c’était mieux avant » puait la nostalgie réactionnaire. Bref, tout était fait pour que je haïsse ce livre : raté, ce fut une sympathique découverte.

L’écrivain emmène ses enfants dans une station balnéaire de la Costa Brava, là où il passait tous ses étés étant plus jeune. Les souvenirs lui reviennent aux yeux et à la gorge, ses enfants s’y intéressent peu. Il se remémore ses années folles, d’insouciances, de fêtes et de liberté. Il dresse le bilan, sans s’apitoyer.

C’est donc un texte sur toutes ces premières fois qui font une vie. L’écriture est agréable, facile, sans artifices. Le rythme est soutenu. Je ne me suis pas ennuyé. On passe d’un âge à l’autre, sans s’y perdre. On s’attache aux personnages, à l’esprit du groupe, aux lieux. Il y a peu de jugements, juste des moments racontés, dans une nostalgie positive.

C’est un livre qui s’applique à tout le monde, à tous les âges et les époques. Non, ce n’était pas mieux avant, on était juste plus jeune avant.

Le déjeuner des barricades – de Pauline Dreyfus (2017)

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Une satire plaisante de la haute bourgeoisie, confrontée au Paris révolté et barricadé de Mai 1968. J’ai bien aimé ce roman, assez prenant, dont les situations sont drôles et décalées. J’adore lorsqu’un auteur (comme P. Dreyfus) mélange des personnages réels et fictifs pour tourner la société en dérision : c’est très bien fait dans ce livre.

Le roman relate un déjeuner mondain, qui – en pleine grève générale et crise politique – est prévu au luxueux Hôtel Meurice dans le cadre du prix littéraire Roger-Nimier, qui doit être remis au jeune écrivain Patrick Modiano. Ce contexte révolutionnaire va perturber son organisation, tant au niveau des invités que du personnel de l’Hôtel touché par le virus de l’autogestion.

Entre Dali, Blondin, Morand et le timide Modiano, je me suis régalé tout au long de ce « déjeuner des barricades ». Il a le mérite d’aborder Mai 68 et l’Occupation, de confronter le changement et la continuité, la révolte et la stabilité. Ce livre moque le sens premier de révolution : un mouvement qui ramène périodiquement au même point.

Le texte est rythmé, sans coupures : un flux continu qui m’a emporté par son humour et son style. Je vous le conseille.

Un certain M. Piekielny – F.H. Désérable (2017)

un-certain-M-PiekielnyUn gros coup de cœur de cette rentrée littéraire. J’ai adoré ce texte, qui est un hommage drôlissime à Romain Gary. C’est un livre farfelu – comme l’était Gary d’ailleurs – qui nous interpelle sur la notion de vérité, sur la distinction entre fiction et réel, et sur le pouvoir de la littérature. J’ai rarement ri autant en lisant. Je vous le conseille vivement.

Le point de départ est un passage de mon livre de chevet « La promesse de l’aube ». Dans cette autobiographie romancée, Gary – alors enfant vivant à Vilnius – croise un vieux monsieur qui croit en la destinée que lui prédit sa mère et qui lui dit : « Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au no 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny… ».

En partant de ces quelques pages, F-H Désérable mène une enquête sur ce mystérieux et insignifiant Monsieur Piekielny. Mais sa démarche est faite de détours et de flâneries : un voyage à travers la vie de Romain Gary, la sienne et celles – beaucoup moins drôles – des Juifs de Vilnius.  Des passages plus légers se mêlent à des passages plus graves, le tout dans un très bon équilibre.

Ce qui est génial dans ce livre, c’est la capacité de l’auteur à prolonger l’existence et les mensonges de Romain Gary – et à jongler avec – pour en faire une œuvre intelligente, touchante et extrêmement drôle. Le style est fluide, mais très travaillé. J’ai été porté par le courant et par le rythme. J’ai eu du mal à le lâcher.

Le Jour d’avant – de Sorj Chalandon (2017)

SC_JDALe nouveau livre de Sorj Chalandon n’est pas un grand cru, mais c’est quand même un bon livre. Il faut dire que la barre est haute au regard de la bibliographie de l’auteur : je pense notamment au roman « Le quatrième mur », qui est un livre magnifique.

J’ai pris plaisir à lire « Le Jour d’Avant » car le sujet est passionnant – l’oppression ouvrière par le loi du rendement – et j’adhère toujours autant à l’écriture de Chalandon. Je ne me suis donc pas ennuyé, même si je n’ai pas ressenti le même enthousiasme que pour ses livres précédents.

Le point de départ est le drame minier de Liévin-Lens qui a fait 42 morts en décembre 1974, et au cours duquel le protagoniste du roman – Michel Flavent – perd son grand frère Joseph. Après avoir vécu loin des terres du Nord, il y revient pour se venger, au soir de sa vie – en 2015. Depuis toutes ces années, il est rongé par la conviction qu’il n’y a pas de fatalité, mais des responsabilités et qu’il est temps de passer au jugement.

Comme souvent chez Chalandon, la culpabilité et l’ambiguïté des personnages sont au cœur du roman. Nous ne sommes pas dans une histoire de bons et de méchants ; non, tout est gris ici, comme le paysage, c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup chez cet auteur.

Je n’ai pas été épaté par l’intrigue, ni par le ficelage du roman. Mais certains passages m’ont touché, particulièrement ceux sur les gestes du quotidien et la détresse des mineurs. De très belles pages. Ne serait-ce que pour cela, le livre vaut le détour. C’est un travail minutieux d’hommage aux gueules noires.

Evariste – de François-Henri Désérable (2015)

EVARISTe.jpgUn très bon livre qui sort des sentiers battus et des conventions. J’ai beaucoup ri, c’est certain, mais il n’y a pas que ça : j’ai été conquis par le style – à la fois original, fluide et travaillé – et par l’histoire captivante et audacieuse.

C’est un livre un peu excentrique sur un sujet qui au départ n’est pas très « rock and roll », ni très punk d’ailleurs : la courte vie du génie des mathématiques Evariste Galois (1811-1832), mort en duel pour une simple histoire de cœur, sans avoir été reconnu de son vivant. La biographie est un point de départ, mais le roman est libre et occupé en grande partie par les opinions et les divagations de l’auteur.

Evidemment, j’adore car c’est une plongée dans la France du début du XIXème siècle – cette période passionnante mêlant révolution et ancien régime, liberté et censure. J’adore car l’on y croise Nerval, Dumas, Blanqui ou Lafayette, et que l’on y parle de barricades et d’écoles mythiques. J’aime aussi beaucoup l’idée de travailler sur les petits détails qui forgent un talent ou brisent le destin d’un génie. Tout cela tient à peu de choses finalement.

Un passage que j’ai souligné : « il n’y a guère que les lycées pour faire trembler le château : quand ils se barricadent, quand la jeunesse est dans la rue, la rue exhale comme un parfum de révolution, de Grand Soir, de lendemains qui fredonnent. Puis les vacances arrivent; chacun rentre chez soi (c’est qu’en fin d’année il y a le bac, l’année prochaine les études de droit, et dans vingt ans le vote à droite). »

Je vous le conseille !

Le Rapport de Brodeck – Philippe Claudel (2007)

ClaudelGénial ! L’écrivain et réalisateur Philippe Claudel a signé en 2007 un excellent roman, très grave et poignant, qui m’a bousculé du début à la fin. En termes de construction, d’intensité et d’analyse de la société, c’est un livre que je garderai en mémoire pendant longtemps : une référence.

C’est un roman d’une grande intelligence. Peut-être le meilleur livre que j’ai lu sur la Shoah et la collaboration. Il a le grand mérite de cumuler une intrigue qui prend au cœur, une grande qualité d’écriture et des réflexions sur le vivre-ensemble, ainsi que sur le rapport à la mémoire et à la vérité.

L’histoire se déroule juste après la guerre dans un village de montagne, sans doute dans l’Est de l’Europe, où les habitants sont confinés entre eux, avec leurs secrets et leurs souffrances. Un étranger, qui arrive au village, va raviver les non-dits de l’époque trouble lorsque le village fut occupé par l’ennemi. Cet étranger est rapidement tué par les habitants, ceux-ci confient alors à un jeune homme (Brodeck) le soin de rédiger un rapport sur cet évènement. Brodeck va ainsi enquêter sur l’histoire collective du village, qui va se mêler intensément à ses drames personnels : lui qui revient humilié et détruit d’un camp de la mort après avoir été dénoncé comme « étranger » par le village.

C’est donc un livre sur les foules et sur la mémoire collective. Il aborde la peur et l’ignorance, qui dans un contexte de guerre et de collaboration, va mener à l’inhumanité : la destruction de l’homme par l’homme. Sa grande force est également de ne jamais nommer la Shoah. Le livre est intemporel, nous sommes dans une fable sombre et universelle sur l’humanité et sur l’âme humaine.

Ce livre est une œuvre d’art.

Il a obtenu le Prix Goncourt des lycéens en 2007.

La trilogie « Vernon Subutex » – Virginie Despentes (2015-2017)

vernon_subutex_3_couvertureEn juin 2017, l’écrivaine insoumise Virginie Despentes a publié le troisième et dernier volet de son  «Vernon Subutex ». Cette trilogie constitue un objet littéraire, sociologique et engagé, qui vise à dresser un portrait punk de la société française d’aujourd’hui. Soyons clair, elle est déjà mythique et a marqué la littérature française contemporaine par sa force, sa justesse et son intelligence. S’il y a une série à suivre en ce moment, c’est bien celle-là. C’est passionnant, grinçant et drôle, je l’ai dévorée.

L’intrigue est secondaire, je ne vais pas la résumer, car ce qui compte est l’évolution des personnages, ainsi que leurs réflexions – contradictoires – sur l’état de la société française. Vernon Subutex est un ancien disquaire, qui après des déboires va se retrouver à la rue. Il contacte alors des anciennes connaissances qui vont l’héberger provisoirement. Au fil du temps, cela va créer un groupe disparate, soudé par la musique et par le désir d’autres choses. C’est le groupe qui est au centre du roman, ce qui fait sa grande force. De plus, les personnages sont variés, et marqués chacun par différents sujets de société, qui sont au centre des débats de notre époque.

Le premier tome est assez sombre, une plongée dans la brutalité économique et sociale. Le tome deux est davantage axé sur la possibilité d’une alternative et sur l’apport de l’esprit de groupe. Enfin, le tome trois nous replonge dans la désillusion et la fin des utopies. Ce dernier tome est encore plus influencé par l’actualité que les deux précédents (avec les attentats et Nuit débout, notamment).

C’est difficile de parler de cette série littéraire, tellement elle constitue un monde en elle-même, même si elle est profondément ancrée dans notre réalité. Il faut se plonger dans le texte, pour en saisir la portée et la profondeur.

Je le conseille, c’est très bon.